L'oiseau blanc ou sous le signe de la sciatique

Il avait pensé : « On va faire péter l'Univers ! » Et il le lui avait dit.

04 juillet 2007

L’examen de Spirit_775

Youni
[ Mercredi 24 Aôut 2005 – Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France convaincu de dopage. Néanmoins ses victoires dans la Grande Boucle ne lui seront pas retirées]

hantavirus_240805_3

( Recrudescence des infections à Hantavirus, Nord-Est de la France Point InVS au 24 août 2005)

réf : http://www.invs.sante.fr/presse/2005/le_point_sur/hantavirus_240805/hantavirus_240805-3.gif

Elias a donné rendez-vous à Spirit_775 pour son examen final. Si celui-ci se passe bien - et Elias a confiance en son élève - il pourra passer au niveau supérieur dans l’ordre des esprits. La première épreuve concerne la maîtrise des coïncidences, sujet sur lequel ils se sont beaucoup donnés. Pour cela, Elias a décidé que chacun devait prendre une apparence secrète, et se connecter sans préciser les personnages qu’ils ont décidé d’incarner. Comme ils ont beaucoup travaillé sur B-13-V01, plus précisément sur la période critique du début vingt-et-unième siècle, ils ont convenu de matérialiser une bibliothèque municipale de l’époque, la médiathèque Jean-Pierre Melville, dans le treizième arrondissement de Paris.

Elias se concentre avec Spirit_775 pour visualiser ensemble la grande salle de la médiathèque. Pour que l’épreuve soit bien menée, chacun pose une barrière mentale sur l’apparence qu’ils ont décidée de prendre et de cacher à l’autre. A part le lieu qu’ils décident d’évoquer mutuellement, les personnes qu’il vont rencontrer leur seront étrangères : simplement, elles seront l’émanation de l’état d’esprit que les deux esprits ont choisi de mentaliser.

L’exercice n’est pas facile pour Spirit_775 car il doit pour la première fois être totalement humain et côtoyer directement d’autres personnes même si celles-ci ne sont que le fruit de leur propre projection mentale.

Spirit_775 est quelque peu nerveux. C’est un grand jour, il peut passer au niveau supérieur, cela ne tient qu’à lui. Il voudrait bien être aussi serein qu’Elias, mais Spirit_775 ne maîtrise pas encore totalement sa sensibilité et se sent à des années lumière de la sérénité divine de Youni ! Il sait par contre qu’il peut faire confiance : les maîtres spirituels ne sont pas là pour punir, mais oeuvrent pour la B.C. Et Spirit_775 s’est engagé à leur coté en partageant totalement les valeurs défendues, même si à un moment cependant, il a failli basculer vers les F.0 : celles-ci proposent des réussites spectaculaires et il est très tentant de se laisser aller à leurs charmes diaboliques. La brillance même provisoire est une attraction permanente et s’il a pu résister jusque là, c’est que l’émerveillement et la joie sont des sensations autrement plus gratifiantes sur le long terme et il compte bien poursuivre sur ce chemin.

Il réfléchit à son apparence. Il ne sait pas vraiment pourquoi, mais l’image de Tintin, le héros de Bande dessinée créé par Hergé lui vient à l’esprit. Allons donc pour Tintin ! Mentalement, il en prend son apparence : houppette, air juvénile, culotte de golf. Mais il ajoute aussi une moustache, un léger strabisme dans le regard, un petit embonpoint et une taille courte, éléments le distinguant du héros de Hergé pour éviter d’être reconnu immédiatement par une ressemblance trop parfaite. Ce serait trop facile pour Elias !

Il est prêt. Il se dirige vers la médiathèque et entre dans la grande salle. Pour l’instant, rien ne lui fait ressentir la présence de son professeur. Il se dirige vers les présentoirs où se trouvent les journaux et différentes revues. A coté de lui, un vieux monsieur, très grand et maigre, les mains noueuses, lit le journal « Le Monde », appuyé sur un des montants du présentoir.
« Ce n’est pas lui... » Spirit_775 ne ressent rien à sa présence. Il quitte le rayonnage pour se diriger vers les Bande dessinées.

Un groupe de jeunes est assis à même le sol, plongés dans leur lecture. Spirit_775 passe en revue les ouvrages : il y retrouve toute la série des « Alix » de Jacques Martin, les « Tintin » bien sûr, les « Blake et Mortimer » de Jacobs, toute l’école belge. Les livres sont rangés dans de grands caissons en bois, par auteur et aussi par série. Où peut bien se cacher Elias ?

Spirit_775 sent une inquiétude poindre. Et s’il échouait ? Il regarde autour de lui : Tout d’abord les jeunes. Elias pourrait-il être l’un d’eux ? Plus loin, un couple, autour de la quarantaine, tous deux présentant un aspect intellectuel, se promène le long des ouvrages historiques. Un peu plus loin, une « vieille fille », la trentaine mais paraissant plus que son âge - ce que suppose Spirit_775 - petite, un peu enveloppée, jupe plissée trop longue et un gilet lui descendant presque au niveau des cuisses, s’est accroupie pour chercher un livre.

Elle en a déjà un à la main. Elle se trouve à la section des romans mi fantastiques, mi poétiques. Un sourire radieux l’illumine : elle vient de trouver ce qu’elle cherche : il s’agit de « Toujours en avant ». Un ouvrage presque inconnu, sur l’établissement d’une nouvelle communauté rassemblée autour de personnes aux dons paranormaux développés. Son visage déjà très doux est embelli par la joie de sa découverte. Son émotion rejaillit sur Spirit_775 qui éprouve un joyeux sentiment de tendresse pour cette inconnue.

Il se remet à observer les personnes à l’intérieur de la médiathèque et prend machinalement plusieurs Bandes Dessinées et continue sa prospection en marchant lentement. Il est maintenant dans la partie ouvrages scientifiques : beaucoup d’œuvres autour de la relativité, la mécanique quantique et aussi des titres de vulgarisation sur les fractales et la théorie du chaos. A coté de lui, un monsieur replet, fébrile, crinière blanche à la « Einstein », un carnet à la main, prend des notes à partir des manuscrits qu’il a choisis. Il écrit de manière compulsive, son calepin est déjà bien rempli. Il est très efficace, les livres ne restent pas longtemps entre ses mains, aussitôt il en cherche de nouveaux.

Spirit_775 est de plus en plus tendu. Il passe aux rayons sur la spiritualité : plusieurs ouvrages du docteur Deepak Chopra, un autre d’Eve Lynn sur le « Chanelling », plusieurs brochures plus techniques aussi sur le druidisme, le Yi-King, les arts divinatoires, des ouvrages religieux sur le pape Jean-Paul II… Il croise un homme crane rasé, en tenue de moine tibèthains, bloc-note à la main, qui marche très lentement et semble en méditation.

Spirit_775 sourit intérieurement. La spiritualité, ça le connaît. Enfin… un peu. Et toutes ces approches humaines, si elles ne sont pas fausses, sont en fait une petite fenêtre sur le G.T.(1) inimaginable dans son ensemble pour l’esprit humain. Mais cela ne résout pas son problème. Où donc se cache Elias ? La seule règle convenue entre eux est que chacun doit prendre une apparence humaine plausible.

Spirit_775 passe rapidement devant des ouvrages de poésie : deux jeunes d’une trentaine d’années, l’un bien vêtu, les cheveux longs, costume noir, chemise blanche et nœud papillon discute passionnément avec son ami – mais à voix basse pour ne pas perturber le silence demandé dans une salle de lecture –. Son interlocuteur est du même âge, mais habillé négligemment, costume de velours un peu défraîchi et un Borsalino vissé sur ses oreilles. Apparemment un différend les oppose, chacun essayant de persuader l’autre par des arguments qu’ils pensent tous les deux être imparables.

Spirit_775 est désespéré. Rien. Il ne ressent rien. La présence d’Elias est bien invisible. Il se dirige vers une des tables encore libres et décide de se laisser aller et vivre l’instant présent. Une des grandes règles qu’il a apprises avec Elias : ne jamais forcer, vider son esprit de toute pensée perturbatrice.

En s’y dirigeant, il passe par la partie « Beaux Arts », croisant une très belle femme, blonde aux yeux bleus, habillée de noir, les boutons dorés de sa veste rappelant le jaune pâle de ses cheveux qui lui descendent par mèches vrillées jusqu’à la base du cou. Même si une distinction rare émane de sa personne, elle fait plus penser à un marquis, époque Louis XIV, qu’à une marquise en crinoline. Elle est plongée dans un ouvrage sur Dali, une mallette noire à ses pieds.

« Tant pis. Puisque j’ai pris des livres... » Abandonnant un moment ses préoccupations, Spirit_775 s’installe à la table et ouvre la première  des trois Bande dessinées qu’il a empruntés. Il s’agit de « Little Nemo » de Windsor Mac Kay, œuvre qui date du début du vingtième siècle. Plusieurs minutes se passent où Spirit_775 est plongé dans l’œuvre graphique de l’américain, quand des éclats de voix lui font lever la tête. Il s’agit du couple au rayon historique. La femme est sûre d’elle même :
«  Je t’assure qu’il ne s’agit pas du LarocheFoucauld des maximes !
- Mais si ! Regarde ce qui est écrit, répond l’homme en lui mettant le livre sous les yeux.
- Et Lafayette ?
- Quoi, Lafayette ?
- Tu sais que ce que nos recherches ont un rapport avec Lafayette. De son départ aux Etats Unis, avec le voilier L’Hermione.
- L’Hermione ! Bon Dieu, j’avais complètement oublié. » L’homme réfléchit un instant pour convenir finalement qu’elle a raison :
« Alors je peux le reposer… »

Ils s’en retournent au rayonnage historique. Spirit_775 les suit un instant du regard, amusé, quand un flash surgit soudainement à son esprit :
« C’est lui ! » Il se lève et marche rapidement pour rattraper le couple :
« S’il vous plaît ! » L’homme et la femme se sont retournés, surpris.
Spirit_775 continue :
« Excusez moi de vous importuner. Mais vous n’êtes pas Elias. Enfin, je veux dire… vous ne vous prénommez pas Elias ? – il s’est adressé à l’homme.
- Pas du tout. Je m’appelle Adrien. Vous devez confondre...
- Ah ?... Alors, je me suis trompé… - la déception de Spirit_775 est énorme. Vous... vous ressemblez à quelqu’un que je croyais reconnaître. Encore une fois, toutes mes excuses.
- Ce n’est rien. »

Le couple regarde interloqué Spirit_775 qui retourne lentement à sa table. Il est déçu, vexé et défait. Il va rater son examen, c’est sûr ! Comme un automate, il va pour sortir, quand une voix l’interpelle :
« S’il vous plaît !
- Oui ? - Spirit_775 s’est retourné.
- Vous oubliez de rendre vos livres.
- Hein ? – Spirit_775 regarde les Bandes dessinées qu’il a effectivement encore à la main.
- Ca ne va pas ? » La jeune fille bibliothécaire qui s’est adressée à lui s’est rendue compte de son égarement.
« Ne vous inquiétez pas. Cela ne va pas durer. » Effectivement, après s’être rassis à sa table, Spirit_775 pratique un court exercice de concentration et se reprend.

« C’est vrai. Rien n’est grave. Si je rate l’examen, au moins j’aurai tout fait pour le réussir. C’est que je ne suis pas prêt… »
Il ouvre le deuxième livre qu’il a emprunté, l’auteur lui est inconnu : Fanny Montgermont. Le titre : « Elle ». la couverture représente une jeune femme blonde aux yeux bleus, de face, et qui présente les mains jointes de l’eau au lecteur. A son dos, sont accrochés des morceaux de boiserie reliés entre eux pour former des ailes. Il a ouvert la première page. Celle-ci représente une carte d’une ville, des points noirs la ponctuant : « Ville de Rennes – 1943 – Carte des bombardements ». La BD raconte l’histoire d’une jeune fille à Rennes qui voudrait être un ange.  Spirit_775 relève la tête songeur. Il revoit les personnes qu’il a croisées dans la bibliothèque : l’homme âgé dans les journaux, Les jeunes « Bédéistes », la vieille fille sentimentale, le couple « Larochefoucauld », le scientifique, les deux poètes, le moine, la jeune femme blonde tout en noir et sa malette, la bibliothécaire…

Cette fois, Spirit_775 en est sûr. Il se lève précipitamment pour rendre les livres à la bibliothécaire. Il regarde autour de lui : elle n’est plus là ! Il s’adresse, presque affolé à la jeune fille :
« La femme blonde ! Où est-elle ?
- La femme blonde ? Celle à la veste noire ?
- Oui.
- Elle vient juste de sortir !
- Merci bien. »

Spirit_775 sort en courant :
« Pourvu qu’il ne soit pas trop tard… »
Il est maintenant sur le trottoir de la rue Nationale et regarde autour de lui. Il l’aperçoit, toujours sa mallette noire à la main, qui se dirige lentement vers la rue de Tolbiac, à une vingtaine de mètres devant lui :
« ELIAS ! »

Il a crié du plus fort qu’il pouvait. Des passants se sont retournés, surpris. Mais la femme blonde ne l’a pas entendu. Spirit_775 se met à courir comme un dératé et arrive presque à la hauteur de la femme :
« Elias ! Je t’ai reconnu. » Les nuages qui ont caché jusque là le soleil, laissent alors passer deux traits lumineux qui font comme des ailes au dos de la jeune femme.
« Elias ! Allez, je t’ai reconnu ! » La jeune femme se retourne en souriant :
« Enfin ! J’ai failli désespérer, tu sais ?
- Et moi donc…
- Première réflexion : toujours y croire. C’est du plus profond que vient l’émerveillement.
- Araok Atao !
- Et si on s’en jetait un ?
- Tu as raison, tout cela m’a donné soif ! »

Ils se dirigent vers un café qui fait angle entre la rue de Tolbiac et Nationale.

(1) G.T. : Grand Tout

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