04 juillet 2007
Juillet 2008 – Le centre
Univers quantique
[ Vendredi 12 Aôut 2005- mort de Claire Quillot, veuve de l'ancien sénateur-maire de Clermont-Ferrand, Roger Quillot. Elle a été retrouvée ce matin noyée dans un étang près de Saint-Avit dans le Puy-de-Dôme. Elle s'est vraisemblablement suicidée, des boîtes de somnifères vides ont été retrouvées sur les berges de l'étang. Elle avait 79 ans. ]
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Juliette et Arnaud ont pris quelques jours de détente. La vie à Paris est devenue très difficile, les tracasseries administratives de plus en plus lourdes, les caisses de l’état sont vides et le pouvoir cherche par tous les moyens à les renflouer. Sans le dire ouvertement, bien sûr, en masquant cette réalité sous de grands principes moraux et en jouant sur la culpabilisation des citoyens.
S’ils souhaitent décompresser, Juliette et Arnaud comptent aussi « travailler ». En fait, ils sont à la recherche d’un lieu possible pour installer leur Centre, Juliette a senti intuitivement que celui-ci doit se situer quelque part en Bretagne. Arnaud la suit totalement dans sa démarche.
Ils sont arrivés à Pont-Calleck, petit village de quelques centaines d’habitants, situé à une dizaine de kilomètres de Guémené. Jeu de mots faciles, deux andouilles de plus à Guémené ! Ils n’ont pas choisi ce lieu par hasard : il s’agit de la région bretonne dont la famille à Juliette est originaire. En fait, elle est née à Bordeaux, mais a passé toutes ses vacances en Bretagne. Sa mère a longtemps vécu à Pont-Calleck, avant d’émigrer, comme beaucoup de bretons, pour chercher du travail. Mariée avec un bordelais, elle a alors quitté sa région natale, pour y revenir avec ses enfants le temps des vacances.
C’est ainsi que Juliette a connu la Bretagne, le temps de toutes ses vacances scolaires, jusqu’à ses seize ans. Obligée de travailler à cet âge, elle n’y est plus jamais retournée. Mais aujourd’hui, elle a ressenti le besoin impérieux d’y revenir. Cela doit être le moment. Mais en même temps, elle a peur. Elle n’y a plus aucune famille : tous sont partis ou décédés. Elle a aussi peur de ne rien reconnaître, de constater douloureusement que tout a changé. Elle a été si heureuse pendant ses séjours qu’elle veut préserver sa mémoire qu’elle ne tient pas à « réactualiser ». Mais finalement elle s’est rendue devant la persuasion d’Arnaud en qui elle a confiance.
Bien lui en a pris : elle a été immédiatement submergée par l’émotion en arrivant à Pont-calleck. Tout un ensemble de souvenirs qu’elle croyait à jamais disparus a envahi son esprit, sans crier gard. Souvenirs des noms, des visages, des odeurs. Jusque là oubliés, effacés. Mais au contact de la région, de la vue réelle de son lieu d’enfance, absolument tout lui est revenu. Comme un énorme flash. Elle se dit que c’est là qu’elle veut finir ses jours. Et continuer sa vie avant d’arriver à l’échéance finale.
Pont-calleck !
La vieille épicerie où elle se rendait en cachette acheter des friandises, encore là... repeinte, bien sûr, et on n’y vend plus de bonbons.
La salle guinguette où sa mère adorait danser pendant que Juliette jouait avec la fille de la patronne, guinguette aujourd’hui devenue une « supérette »…
L’église romane et devant, l’arbre centenaire où elle s’appuyait pour y dévorer ses livres d’aventure sous la protection de son ombre - arbre certes disparu mais remplacé par deux chênes.
Et bien sûr la forêt domaniale de Pont-Calleck, où elle allait jouer avec les cousins cousines, se cachant dans les grandes fougères de la forêt.
Oh, bien sûr, certaines maisons ont été transformées, de nouvelles entreprises ont vu le jour, d’autres ont disparu, mais l’ensemble a gardé l’esprit « breton ». C’est ce qui émeut le plus Juliette. L’esprit.
Mais aujourd’hui, celui-ci est en danger : l’immobilier flambe, les anglais envahissent la région, rachetant un grand nombre de maisons typiques. Cela ne serait pas grave si l’esprit n’était pas dénaturé, mais commencent à apparaître des anciennes demeures repeintes en jaune, des fenêtres à l’ « anglaise », tout un style qui ne convient pas au lieu. Tout au moins où Juliette ne se sent pas à l’aise.
Ils ont fait le tour du village, pris un café dans l’un des deux bars du village et discuté avec les habitants qu’ils ont croisés dans le petit bar. Trop d’émotions sont revenues : elle doit décompresser, quitter le village pour l’instant. Arnaud et Juliette ont repris la voiture, et cherchent un lieu où pique-niquer et se reposer. Ils ont emmené une salade composée, quelques fruits et cherchent un petit coin tranquille au bord de l’eau.
Ils pensent aussi au « travail » : avec André Chichon, ils ont établi leur projet de Centre. Le plan de ce qu’ils imaginent, encore vague. L’architecture n’est pas la spécialité d’André, mais dans ses connaissances, il s’est mis en relation avec un certain Lupot.
Ancien architecte D.P.LG, Monsieur Lupot est parti monter une librairie à l’Ile de ré, une fois à la retraite, puis est revenu s’installer à Paris quelques mois auparavant, ayant épuisé le charme du calme d’une vie tranquille en bord de mer. Il a eu envie de vivre à nouveau les fêtes parisiennes : sortir, voir des expositions, des musées, aller au théâtre, au cinéma... Ce qu’il ne trouve pas sur l’Île de Ré. Il s’est alors installé dans le quatorzième, dans le studio qu’il a acheté bien des années auparavant et qu’il a toujours gardé comme petit pied à terre. De retour sur la capitale, il a rencontré par hasard André Chichon, au café « L’Insolite ». Ils ont immédiatement sympathisé, se trouvant énormément de point communs. Puis, il a fait connaissance de Juliette, par l’intermédiaire d’André. Elle lui a un jour parlé de son projet de Centre et s’il n’a rien dit sur le moment l’idée a fait son chemin. Et il a finalement esquissé, en secret, un plan du fameux Centre.
Ils ont roulé une vingtaine de kilomètres, Juliette a vu sur le plan un petit étang :
« Tiens, là ! En arrivant à Le Croisty, on tourne à gauche. Six kilomètres plus loin, il y a un étang. A Priziac. Ce ne doit pas être mal. »
Arnaud conduit, Juliette est copilote. Ils arrivent effectivement quelques minutes plus tard à Priziac. Déception. Le village leur semble banal, impersonnel. Et l’étang a été aménagé, des loisirs nautiques installés, espérant sans doute attirer le touriste. Mais le plan d’eau a perdu son cachet naturel, trop lisse, trop propre, trop pour le touriste frites-merguez… Pourtant, il n’y a personne, curieux pour un mois d’Août. D’un commun accord, ils décident donc de poursuivre.
« Tant pis pour l’eau... Dès qu’on voit quelque chose qui nous plaît, on s’arrête. Mais pas trop de kilomètres, tu dois être fatiguée.
- Ca va. Mais tu as raison : tout cela m’a épuisée. »
Ils continuent leur périple quelques kilomètres, pensant prendre la direction de Pont-Calleck, mais Arnaud se trompe et tourne à gauche au lieu de prendre sur sa droite ! Arrivés à un croisement, ils aperçoivent une étendue d’herbe, face à une vieille bâtisse ombragée.
« Cela ne semble pas mal. Qu’en penses tu ?
- Tu fais ce que tu veux, mon chéri. Je te laisse décider.
- Bon. Alors, on s’arrête. »
…. Ils se sont assis sur l’herbe et ont commencé à manger. A l’ombre d’un sapin. Face à eux, une vieille bâtisse. Ancien hôtel, le « Tourne Bride », vide et qui est déserté mais les murs et la toiture sont encore préservés.
« Marrant un hôtel dans ce coin. Pas étonnant qu’il soit à l’abandon, il n’y a pas beaucoup de passage…
- Surtout avec ce nom ! » Ils rigolent. Juliette s’est allongée pour reprendre quelques forces.
- Pendant que tu te reposes, je vais en faire le tour... »
Arnaud s’est éloigné.
Arnaud est arrivé devant la façade. Un panneau est posé sur une fenêtre : « A Vendre ». Suivi d’un numéro de portable. Une grille jouxte le bâtiment qu’Arnaud essaie d’ouvrir. En vain.
Il décide alors de longer l’hôtel, par derrière. Il s’aperçoit qu’il s’agit d’un très grand domaine, comprenant tout une étendue boisée et pentue. Au bout du terrain, une grotte, réplique de celle bien connue de Lourdes. Et un panneau de village au bord de la route : « Abbaye du Langonnet ». Effectivement, sur la gauche, un très grand domaine est là, ceint d’un muret de taille humaine et d’arbres sur tout le pourtour. Arnaud avise un portail, à moitié refermé. Il décide d’y entrer. Là, devant lui, une allée magnifique qui mène à une très large bâtisse à une centaine de mètres devant lui. Il ressent à travers lui ce sentiment de repos et de calme qu’il avait du mal à retrouver ces derniers temps. Reposant. Il marche lentement dans l’allée ombragée par la rangée d’arbres, allée pavée qui mène vers la bâtisse principale. A droite un verger, à gauche, un jardin fleuri. Un homme y travaille qui a aperçu Arnaud.
« Ce n’est pas l’entrée. Il faut faire le tour. »
Arnaud s’est rapproché du jardinier, un vieil homme près de soixante dix ans juge Arnaud, les yeux bleus, un large chapeau de paille sur la tête, les mains noueuses posés sur sa bêche. Il a arrêté son travail en voyant Arnaud, qui s’excuse :
« Pardonnez moi, mais le portail était ouvert. C’est magnifique ce lieu.
– C’est l’abbaye du Langonnet. Un centre pour la retraite des missionnaires africains.
- Et cela appartient à l’église ?
- Oui. C’est une très vieille abbaye, érigée sur les bords de l'Ellé par Conan III, Duc de Bretagne, en 1136.
- Eh bien, vous vous y connaissez !
- Je suis guide. Et aussi jardinier à l’occasion.
- Ah, cela s’explique. Je suis peut-être dans un lieu privé.
- Pas du tout. Il se visite. Revenez dans une demi-heure, si vous le souhaitez. Autrement, vous pouvez vous promener dans le parc.
- Merci, mais je ne suis pas seul. Je reviens un peu plus tard. »
- C’est comme vous voulez… »
Arnaud va vous partir :
« Vous ne pourrez peut-être pas me répondre. Mais il y a un hôtel abandonné. Vous en connaissez le ou les propriétaires ?
- la Congrégation du Saint Esprit. Les moines spiritains, si vous voulez. Comme cette abbaye.
- Ah Bon ?
- Oui. Il y tout un ensemble alentour qui leur appartient : un couvent de sœurs, l’institution des Orphelins Apprentis d’Auteuil. Et cet hôtel. »
Arnaud écoute sans intervenir. Trop de coïncidences. Il salue le jardinier avant de retrouver Juliette.
Celle-ci a fini sa sieste et est allé faire un tour. Elle revient au moment où Arnaud arrive à la voiture.
« Où étais tu ?
- Je ne te dis pas. Je préfère te montrer…
- Quel cachottier tu fais ! Et tu as vu l’étang ? Magnifique !
- Quel étang ?
- Ne dis pas que tu n’as rien vu ! Il est immense !
- Où ?
- Là ! Juste sur ta droite. Où nous sommes garés. Ne me dis pas que tu n’as rien vu !
- Je suis parti sur la gauche !
- Ah, c’est bien toi ça ! » Juliette part d’un éclat de rire.
Arnaud a pris son bras :
« Suis moi, je vais te montrer quelque chose. »
Il l’a entraînée devant l’hôtel, là où il a vu le panneau, mais il ne dit rien. Juliette regarde un moment avant de parler, elle a compris où il veut en venir :
« A vendre... Mais cela doit être hors de prix.
- Va savoir.
- Attends, tu sais le prix d’une maison. Alors, un hôtel...
- Il appartient à la Congrégation du Saint Esprit. A l’ordre spiritain.
- Comment sais-tu cela ? »
Encore une fois, Juliette est surprise par l’information qu’Arnaud lui communique. Il répond en souriant :
« Je t’expliquerai. Mais il faut que je te montre quelque chose avant. Pour en revenir à la Congrégation du Saint Esprit : leur mission est d’aider les pauvres. Tu ne vois toujours pas ?
- Toujours pas...
- Eh bien... Si nous leur amenons un projet. Tu ne crois pas que...
-... Le Centre, tu veux dire ?
- Oui… »
Juliette regarde mieux l’hôtel, songeuse :
« Effectivement. Peut-être... »
Elle doute encore, mais imagine déjà son Centre là, dans sa région, chez elle, à dix kilomètres de Pont-calleck.
Arnaud lui a repris le bras.
« Allez, viens, suis-moi. Je vais te montrer »
Ils se dirigent vers l’entrée de l’abbaye.
L’univers s’est mis carrément à frissonner et ce, sans aucune honte.
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