04 juillet 2007
Avril 2005 – Micheline
Univers quantique
[ Vendredi 8 Avril 2005 - Obsèques de Jean-Paul II.. La messe a été célébrée en présence de plus de 2000 personnalités venues du Monde entier et des centaines de milliers de fidèles rassemblés place Saint Pierre et sur plusieurs places de Rome où la cérémonie était retransmise sur écran géant. Une partie de la foule massée place Saint-Pierre a demandé la canonisation immédiate de Jean Paul II : « Qu'il soit fait saint tout de suite ». ]
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Micheline a pris à la hâte un petit déjeuner – tasse de café, biscotte - et fumé une première cigarette avant de partir en courant.
Une nouvelle fois stressée, elle démarre rageusement, manquant de renverser un motocycliste qui la double au moment où elle amorce sa manœuvre pour sortir sa voiture de sa place. Elle ne remarque même pas le doigt obscène levé par le motard en colère qui a du faire une embardée pour ne pas chuter.
Micheline est une femme plutôt petite, carrée, de corpulence moyenne, à la limite de l’embonpoint si elle se laisse aller à ses penchants pour les pâtisseries sucrées, sa plus grande faiblesse. Elle est proche de la soixantaine mais restée très vive : elle a une force de caractère qui la pousse à toujours surmonter les difficultés, en luttant avec acharnement. Cela lui a bien réussi jusque là.
Tout en conduisant elle ressasse sans cesse sa journée future :
« Penser au rétro projecteur, le nombre de chaises. Bien parler du processus sécurité. Voir la secrétaire pour la pause et les cafés... »
Elle a horreur de prendre la parole en public, surtout devant un parterre composé pour la majorité d’hommes, cela fait pourtant vingt ans qu’elle exerce son métier.
Elle a surtout horreur des retards. Pour les autres et pour elle.
Et pas une journée d’absence... quoi que…
Ah, si : Elle se souvient d’une crise d’asthme carabinée, il y a de cela vingt ans, ce qui lui a d’ailleurs permis de rencontrer son « Grand Amour ». Elle attendait dans le cabinet de son généraliste, quand Roland était apparu. En béquilles, une jambe dans le plâtre. Flash ! Elle avait tout de suite su que c’était « lui ». Elle n’avait pas osé l’aborder et il avait fallu ce hasard fabuleux où il s’était pris les pieds dans le tapis pour choir sur ses genoux ! Curieuse entrée en matière pour une Grande histoire d’Amour.
« Roland ! Je me demande ce qu’il est devenu... Lui qui disait toujours en avoir marre de son métier... Des projets, mais surtout des fantasmes... Déconnecté de la réalité. Une superbe réussite pour cet architecte urbaniste. Une vie mondaine et de frivolités, un tourbillon sans fin. Il m’en imposait, toujours à l’aise en société... Mais dans l’intimité, un vrai gosse ! Un enfant gâté qui ne supportait pas la moindre contrariété. Et qui tombait alors dans une agressivité verbale impossible à supporter. »
Elle n’avait pas compté le nombre de fois qu’ils avaient rompu. Toujours « pour de rire », jusqu’au jour où cela a été la fois de trop.
Mais une belle histoire d’amour cependant, quand elle y repense. Et qui a duré cinq ans. Elle ne peut dire même aujourd’hui, qui des deux a provoqué la rupture. Car si Roland avait ses accès de colère, elle admet aujourd’hui avoir été provocatrice. Trop passionnée, elle le sait , mais elle ne peut concevoir la vie autrement.
Et tout ce passé lui laisse un sentiment de manque. Car ces cinq années de vie avec Roland ont aussi été douces, parsemées de rires et de belles images de voyages. Et confusément, tous ces souvenirs lui semblent à la fois fades et déchirants. Fades par l’œuvre du temps qui a gommé et estompé tous ces souvenirs communs, et déchirants parce qu’elle prend conscience d’un amour pour rien. Du temps perdu, un goût d’échec énorme… Elle a eu beaucoup de mal à remonter la pente, à la limite de la dépression pendant un an.
Elle a ensuite pu analyser ce qui s’était passé : elle a toujours idéalisé ses relations, aussi bien en amitié qu’un amour. Pour inévitablement être déçue au bout du compte. Elle a alors abandonné, trouvant trop dur d’encaisser les coups du sort et a décidé un jour, du fond des tripes, de ne plus jamais se faire « avoir ». Elle s’est alors endurcie, axant tout pour réussir sa vie professionnelle et a progressé de façon formidable dans sa carrière, confirmant à posteriori que sa décision était bien la meilleure. Et tant pis pour les autres !
Passant devant une petite imprimerie, la réalité la rattrape :
« Bon Dieu ! Les photocopies : je devais en faire deux exemplaires de plus hier. Oublié... »
Elle allume rageusement une nouvelle cigarette.
Devant elle, une voiture s’est arrêtée.
« Putain, qu’est-ce qu’ils font ces cons ? »
Elle ne se permet pas en public ce genre de réflexions vulgaires, mais seule et sous le coup de la frustration, elle se laisse souvent aller à ces mots grossiers : elle bout intérieurement et essaie de réfréner sa colère.
« Qu’est-ce qu’il fait chaud... »
Elle dégrafe le haut de son chemisier et ouvre la fenêtre de sa portière.
Par moment, elle sent revenir son asthme, ce qui arrive dès qu’elle est stressée . Mais elle a décidé une fois pour toute de ne plus se laisser dominer par celui-ci, cela a fait partie de sa décision prise suite à sa rupture : plus d’amour, d’amitié passionnelle et plus de crise d’asthme.
« Ah, non ! Plus jamais… »
Son esprit se remet automatiquement à penser à Roland...
De la voiture devant elle, un homme dans la quarantaine, est sorti et dépose des paquets devant une porte de la ruelle. Il a sonné à la porte et attend.
« Marrant ça ! Il ressemble à Roland, mais en plus grand... »
Micheline s’est presque laisser aller.
L’univers a frémi.
Elle allume la radio, où on annonce huit heures...
« Déjà ! Je n’aurais jamais le temps... »
Sous une impulsion, elle sort sa tête de la portière :
« Vous en avez pour longtemps ? Vous ne voyez pas que vous gênez? »
L’homme apostrophé se retourne en l’entendant. Il lui sourit.
« Excusez moi, mais je dépose des paquets pour un ami. Il descend. »
Effectivement, au même moment, la porte s’ouvre sur une personne âgé mais de belle prestance. Les deux hommes se serrent la main et se disent quelques mots avant que l’homme à la porte de l’immeuble ne prenne les paquets.
Malgré le sourire que lui a fait l’automobiliste arrêté, Micheline se replonge dans des pensées désagréables : elle réfléchit aux différentes excuses pour expliquer son retard.
Une vingtaine de secondes s’écoulent encore avant que le conducteur ne retourne à son véhicule.
Micheline est prêt d’exploser :
« Bon, ça va... Tu vas la bouger ta « poubelle »… »
Enfin, la voiture redémarre.
« Que se passe-t-il, encore ! »
Devant elle, à une cinquantaine de mètres, un flot d’automobiles groupées. Elle a rejoint cette file immobilisée. Micheline penche la tête hors de la portière : « Les éboueurs. Manquait plus que cela... C’est pas possible : quelque soit l’heure, il faut toujours que cela tombe sur moi au plus mauvais moment... »
Le camion benne avance lentement, bruits grinçants des bennes, freins crissant, gestes précis des éboueurs, signaux de la main pour relancer le camion poubelle quelques mètres, c’est comme un ballet se déroulant à la perfection.
Mais, presque aucun des automobilistes ne peut voir cette petite symphonie, chacun perdu dans ses préoccupations quotidiennes.
Tant bien que mal, la procession de voitures arrive Porte d’Orléans.
Et une fois de plus, immobilité : un agent de la circulation a bloqué l’intersection. Des voitures de police, gyrophares allumés, alarmes déchirant les tympans, traversent en trombe le carrefour. Suivis de camions de CRS. Cinq minutes d’un flot continu des forces de l’ordre. La loi Fillon est examinée à l’assemblée, une manifestation des lycéens a lieu au même moment. Enfin, le calme revient, mais tout est toujours bloqué : l’agent de la circulation a privilégié de dégager l’axe le plus important.
Les automobilistes commencent à s’impatienter, et bien sûr s’ensuit un concert de klaxons...
Puis une autre musique : celle de Nino Rota, dans « Roma » le film de Fellini. Cela étonne Micheline :
« D’où cela vient-il ? »
Malgré elle, un sourire éclaire fugitivement son visage, en saisissant l’incongruité de la situation.
L’univers a à nouveau frissonné pour Micheline, mais cela ne dure pas : à nouveau, elle pense que son retard n’est plus rattrapable. La voiture de l’homme « aux paquets » la précède toujours et la file de voiture bien sûr immobile.
Nerveuse, Micheline cherche une cigarette : vide ! Une frustration de plus.
« Ah oui, j’ai un autre paquet dans mon sac... »
Celui-ci est posé sur la banquette arrière. Se contorsionnant, elle se retourne pour le prendre. Bien sûr, le sac est ouvert, et en s’en saisissant, tous les papiers tombent au fond de la voiture.
« C’est pas vrai... »
Micheline se penche pour tout ramasser en pestant intérieurement. Au passage, elle garde à la main son paquet de cigarettes neuf. Elle va pour se retourner, quand un énorme bruit de klaxon la fait sursauter, presque de peur : il provient du véhicule qui la suit, une vieille 403 poussive et fumante.
Micheline ouvre la portière pour voir ce qui se passe. Un conducteur, visage rubicond et assez massif, s’énerve sur son klaxon en l’apostrophant, tête penchée par la portière :
« Alors, ma p’tit’ dame ! On rêve ? Vous voyez pas que ça roule ? ».
Malgré la stridence du klaxon, il n’y a pas de colère chez ce chauffeur. Micheline regarde devant elle : cela ne circule pas vraiment, mais le jeune homme aux paquets a disparu, une place vide à sa place. Plus de musique de Nino Rota non plus. Micheline est déconcertée, ne comprenant pas.
L’univers frissonne une dernière fois.
« Marrant ça ? Où est-il passé ? »
Voyant sa fenêtre ouverte, un SDF s’est rapproché pour lui vendre un exemplaire de la revue « Sans Abris ». Il a une pancarte accrochée autour du cou : « Julien Jilouet (dit Jiji) - Exclu de la société. Ancien expert-comptable (mal) remercié. Si vous aviez un petit quelque chose »
Micheline se sent agressée : « Ah non ! Pas le temps ! » Elle referme sa vitre, ignorant totalement le SDF, et avance sa voiture, prenant la place inoccupée devant elle... avant de s’immobilier à nouveau ! La cacophonie des klaxons reprend de plus belle.
Tout s’est figé.
Pour Micheline et la file de voitures, l’univers n’a pas basculé.
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