L'oiseau blanc ou sous le signe de la sciatique

Il avait pensé : « On va faire péter l'Univers ! » Et il le lui avait dit.

04 juillet 2007

Avril 2005 - Arnaud

Univers quantique

[ Mercredi 6 Avril 2005 - l'autorité nationale italienne de l'aviation civile (ENAC) envisage par sécurité de dérouter 80 vols de charters dont l'atterrissage était prévu jeudi et vendredi à Rome. Mercredi soir, les forces de l'ordre de la ville de Rome demandaient aux pèlerins de ne plus se rendre aux abords du Vatican : plus d'un million de personnes s'y trouvaient alors pour prier et voir le pape défunt ]

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( réf : http://montgermontfanny.free.fr )

Arnaud est un homme dans la cinquantaine, à peu près bien conservé pour son âge. Malgré une calvitie naissante. Il a gardé un esprit enfantin et a beaucoup de mal à prendre la vie au sérieux, tous les efforts entrepris pour se conduire de façon « normale » ont toujours lamentablement échoué. Ce qui lui pose des problèmes car il doit lutter sans cesse contre ses penchants naturels.

Encore une fois, il s’est réveillé tôt. Vers cinq heures. Plutôt que rester coucher à ruminer des idées déplaisantes, qui tournent la plupart du temps sur des problèmes relationnels ou des tracas quotidiens, il s’est levé et a commencé à effectuer des tâches ménagères – vaisselle, repassage – travail qu’il a tendance à reporter au lendemain. Il en a même oublié son petit déjeuner !

Il regarde l’heure à son réveil : Huit heures !
« Mince ! Pas vu le temps passé… »
Un alibi et Arnaud est trop honnête pour le contester : il ne peut s’empêcher de se mettre en « urgence », de faire les choses importantes au dernier moment ! Il prend rapidement sa douche et se rase de près. Il doit se presser : la boite de communication dans laquelle il travaille ne va pas lui faire de cadeau s’il continue d’arriver en retard, comme il en a pris la fâcheuse habitude depuis dix jours.
« Bon... Ca va pas être facile aujourd’hui... »
Plus le temps pour un petit déjeuner, il verrait plus tard...

Sa sciatique, contractée après les vacances de la Toussaint, s’est réveillée. Elle le laisse habituellement tranquille pendant la journée quand il ne reste pas assis trop longtemps, mais aujourd’hui il sent une gêne légère. Il décide pour une fois de l’oublier et descend rapidement l’escalier... pour s’apercevoir qu’il a oublié de prendre les  notices – cinq cent exemplaires - qu’il a promis de remettre à un ami ce matin en se rendant à son travail.
« Zut, c’est bien ma chance ! »
Il remonte rapidement chez lui pour les rechercher.
Ce contretemps a réactivé son stress et c’est rageusement qu’il claque la portière de sa voiture avant de démarrer. Il se reprend, sa nervosité lui semblant dangereuse pour conduire.

Bien lui en a pris : devant lui, venant de sa gauche, a surgi un motocycliste, qui coupe brutalement son virage pour se retrouver face à Arnaud.
Crissement de frein, gym-cana du motard qui continue sans se faire plus de souci que cela.
« Putain, quel con ! »
Peur rétrospective, Arnaud serre les poings sur le volant.
« Pfff ! La journée commence vraiment bien... »

Tout en conduisant, il mémorise à nouveau sa journée future : réunion avec le « big boss » et toute l’équipe à qui il doit présenter son nouveau projet. Il a horreur de prendre la parole en public !
Il a surtout horreur des retards, bien qu’il s’arrange habituellement pour être à la limite. Illogisme fondamental de l’être humain, mais Arnaud ne se sent efficace que sous la contrainte de l’urgence.
Il en sourit. « Les retards ! Le seul jour où j’ai été en avance, c’est celui où j’ai rencontré Martine... Une vraie coïncidence quand on y songe...  Une belle histoire d’amour. »
Une histoire de vingt ans, dont deux enfants sont issus : Benoît et Coralie.

Mais qui ne l’avait pas satisfait complètement. Il avait manqué quelque chose. Encore aujourd’hui, il ne peut pas pu dire qui de lui ou de sa femme a provoqué la rupture.
Son esprit se laisse aller un court instant à évoquer ses souvenirs et une nouvelle fois, une bouffée de nostalgie l’a saisi : cela se passe toujours ainsi quand il revoit les images de son passé. Impossible de s’y soustraire, impossible pour lui de ne garder que les moments heureux. Il sent confusément qu’il a gâché quelque chose. Mais pouvait-il en être autrement ?

«  Martine ! Je me demande ce qu’elle est devenue...  »
Tout à ses pensées, Arnaud a presque oublié son premier rendez-vous : heureusement, en reconnaissant l’immeuble, il se souvient de ses paquets qu’il doit remettre. Il s’arrête quelques mètres plus loin, en plein milieu de la ruelle, sans prendre le temps de chercher une place.
« Bon, c’est pas très correct. » Il regarde dans son rétroviseur et se justifie : « Personne. Et puis, je n’en ai pas pour longtemps, de toute façon... »
Arnaud est rapidement sorti de la voiture pour déposer ses paquets devant une porte. Il sonne et attend.

« Vous en avez pour longtemps ? Vous ne voyez pas que vous gênez ? »
Arnaud se retourne : une femme, la cinquantaine, la figure encore belle malgré sa colère, l’apostrophe tête penchée par la portière de sa voiture, bloquée par celle d’Arnaud.
Il lui sourit gentiment : « Excusez moi, mais j’attends un ami à qui je dois remettre des paquets. Il y en a pour quelques secondes, il descend. »
Comme pour valider ses dires, la porte s’ouvre sur un homme âgé.
Un certain Lupot : désormais à la retraite, ce vieux monsieur tient une librairie à l’île de Ré et a un petit pied à terre à Paris où il revient de temps en temps. Arnaud l’a connu par son ami Francis et ils ont tout de suite sympathisé. Monsieur Lupot compte organiser une dédicace des œuvres d’un jeune auteur et Arnaud, qui pratique le dessin à ses heures perdues, lui a proposé d’établir son plan de communication et a en particulier créé une affiche, imprimée cinq cent exemplaires. C’est le fameux paquet qu’il doit remettre.
Arnaud et Monsieur Lupot se serrent la main et se disent quelques mots tout en s’échangeant les notices. Ils se parlent une vingtaine de secondes, puis Arnaud  retourne à sa voiture pour reprendre son volant.

Il roule. Pas pour longtemps.
« Bon Dieu ! C’est ma journée ! »
Arnaud a rejoint un flot de voitures agglutinées. File à l’arrêt.
« Les poubelles. Manquait plus que cela...   »
Tout en patientant, Arnaud se laisse porter par les bruits grinçants des bennes, freins crissant, gestes précis des éboueurs, signaux de la main pour relancer le camion quelques mètres.
« C’est comme un ballet. Une petite symphonie... Tiens, cela pourrait me resservir pour la prochaine campagne de pub. » Arnaud a sorti son carnet où il note toutes ses idées.

L’univers a frémi...

Au rythme syncopé du camion poubelle, la file de voiture finit par arriver cahin-caha Porte d’Orléans. Et soudain, tout s’est à nouveau  immobilisé. Des sirènes stridentes se rapprochent, des voitures de police traversent en trombe le carrefour, suivis de camions de CRS.
Cinq minutes d’arrêt.

Arnaud rit intérieurement devant toute cette effervescence :
« Encore une protestation des lycéens. Quel bordel en ce moment ! »
Il se souvient avoir entendu à la radio qu’une nouvelle manifestation contre la loi Fillon doit avoir lieu place Denfert Rochereau. D’une pensée à l’autre, l’image de son fils Benoît s’impose à lui : il le connaît un peu mieux depuis quelque temps et est persuadé qu’il est à la manifestation où il doit participer de manière active. Arnaud se dit aussi qu’il est un mauvais père, qu’il devrait se soucier plus de son fils, mais au fond de lui, il ne peut s’empêcher de trouver bien ce que fait Benoît.

Le cortège de CRS est passé, mais l’agent de la circulation bloque toujours la ruelle : il a privilégié de dégager l’axe le plus important.
Et inévitablement, ce qui doit arriver arrive : un concert de klaxons...

Arnaud se met vraiment en colère : « Quelle connerie, ce monde ! » Il ne supporte plus ces bruits stridents. La station de radio qu’il écoute passe la musique de Nino Rota dans « Roma » de Fellini.
Arnaud sourit : « Pas de raison ! »
Sous une impulsion soudaine, il monte au maximum le son et ouvre la vitre pour en faire profiter tout un chacun.

L’univers a frissonné une fois de plus.

Pour Arnaud, c’est le combat de l’harmonie contre le chaos. Nino Rota contre le n’importe quoi. La musique entraînante l’emplit de joie, et malgré ce contexte désagréable, Arnaud est heureux.
Il regarde autour de lui et s’aperçoit que la rue sur sa droite semble totalement dégagée. C’est une partie du quartier qu’il ne connaît pas et il ignore où cette voie peut le mener.
« Qu’est-ce que je risque ? »
Arnaud a changé : quelques mois auparavant, il ne se serait jamais écarté du « droit chemin », mais un jour, il a décidé de lâcher prise, comme diraient les « psys ». Il se décide alors rapidement pour prendre cette rue, après avoir baissé le son de sa radio et changé de fréquence : il souhaite écouter les « infos ».
Sur la station sélectionnée, il est annoncé huit heures trente…
Un court instant de stupéfaction, Arnaud part d’un rire homérique.
« Huit heures trente ! Et moi qui croyais qu’il était plus de neuf heures ! »

Le premier temps de surprise passée, il a vite compris : très étourdi, Arnaud se souvient avoir avancé son réveil deux fois, à deux jours d’intervalle pour le changement horaire ! Et comme il ne le consulte jamais, sauf cas exceptionnel, comme par exemple ce matin, rendez-vous oblige...
« Du coup, je vais être en avance. Longtemps que cela ne m’est pas arrivé ! »
Arnaud décide de prendre un petit déjeuner : justement, un petit café « L’Insolite » lui fait face.
Il y entre.

Pour Arnaud, l’univers a basculé.

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