L'oiseau blanc ou sous le signe de la sciatique

Il avait pensé : « On va faire péter l'Univers ! » Et il le lui avait dit.

04 juillet 2007

Avril 2005 - Juliette

Univers quantique

[ Samedi 4 Juin 2005 – Séisme au Parti Socialiste : le numéro deux, Laurent Fabius, est exclu de la direction du parti pour avoir mené campagne pour le « NON » au référendum sur la ratification de la Constitution européenne. Malheur aux vainqueurs ! ]

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( Réf : http://www.lambiek.net/artists/c/chery_p/chery_p.jpg )

Juliette est une très jolie femme qui a dépassé la cinquantaine et est restée très jeune. Son aspect extérieur, parfois extravagant, et son comportement qui peut paraître bizarre et enfantin par moment, traduisent parfaitement son état intérieur : elle n’a pas oublié la petite fille qui jouait pendant les vacances d’été en Bretagne. Certes, elle n’y est plus retournée depuis une trentaine d’années, mais est restée profondément marquée par ces moments plutôt heureux.

Elle est pressée, car aujourd’hui est un grand jour, celui de son rendez-vous à huit heures trente chez le grand parfumeur André Chichon,  pour commencer un travail en tant que représentante de la marque auprès des médias.
« Enfin ! »
Sa situation s’éclaircit : après deux ans de galère, passant d’un « CDD » à un autre, devant affronter précarité, faible paie, stress, et heures de travail impossibles, elle aperçoit le bout du tunnel et va pouvoir enfin remiser tous ces tracas dans la malle « aux affaires passées » !

Elle chante dans salle de bain, tout en se maquillant.
Un coup d’œil à sa montre : sept heures vingt cinq.
Ca va, elle a largement le temps pour son rendez-vous.
« Chanter en travaillant… Ahi, aho… Nous allons au boulot… »
En se mettant un dernier coup de rouge à lèvres, elle fait une grimace à son image dans la glace.

« Hein ? Qu’en dis-tu, ma vieille ? »
Elle se retourne en haussant les épaules et continue de s’adresser au miroir.
« Pfff ! Toujours muette. T’es simplette, tiens. Une vraie Bécassine ! »
Elle qui passe un temps incroyable pour se maquiller, est prête en moins de dix minutes.
Pas envie de petit-déjeuner, elle verrait plus tard.
Elle descend rapidement l’escalier… pour s’apercevoir qu’elle a oublié de prendre sa boîte de chocolats qu’elle a promise à son amie Bénédicte.
« Ah, la la la la ! Ma fille, quelle tête de linotte tu fais... »
Elle remonte rapidement chez elle chercher la boîte.

Enfin, elle est dehors.  Soleil éclatant, le printemps a bien commencé.
Un sentiment curieux lui traverse alors l’esprit : la journée lui semble nettement plus lumineuse que la veille. 

L’univers a légèrement frissonné.

Toute à ses pensées, Juliette s’engage pour traverser la rue, quand un bus surgit de la droite et l’éclabousse presque : elle a juste le réflexe de sauter en arrière. Agressif, le conducteur de bus use de son klaxon en la voyant.
«  Il est gonflé... Quel imbécile, il pourrait rouler moins vite ! »
Juliette prend quelques instants pour se remettre.
«  Bon, un évènement aussi anodin ne peut me perturber… »
Tout en marchant vers son rendez-vous, elle repasse son entrevue de la journée : réunion avec André Chichon en personne, puis prise de connaissance avec toute l’équipe, devant laquelle elle doit se présenter.
Juliette est une personne ponctuelle. Jamais un retard. Une gestion impeccable du quotidien. Qui compense largement la fantaisie de ses moments libres, où elle se révèle à l’extrême opposé, fantasque, impatiente et changeant continuellement d’activités.

Mais elle a toujours réussi jusque là dans les différentes entreprises qu’elle a menées.
Elle sourit. « Quand je me souviens de mon dernier retard... Plusieurs années déjà ! Un retard qui m’a fait rencontrer Martin. Une vraie coïncidence quand on y songe...  Et une belle histoire d’amour. »
Son  histoire a duré dix ans.

«  Martin ! Je me demande ce qu’il devient...  »
Toute à ses pensées, elle en oublie presque la boutique de Bénédicte.  Heureusement, une discussion de vive voix entre deux femmes à leur  fenêtre de cuisine respective, attire le regard de Juliette.
… Qui, reconnaissant l’immeuble, la ramène à sa boite de chocolats qu’elle a promise à Bénédicte et a presque oubliée...
Elle entre dans la boutique de fleurs.

Bénédicte est une ancienne comédienne qui a du prendre un petit commerce, ne pouvant plus assurer financièrement sa vie avec les cachets dérisoires qui lui étaient proposés. Quand Juliette arrive, Bénédicte est occupée avec une cliente qu’elle finit de servir.
«  Ah, bonjour Juliette ! Je n’en ai pas pour longtemps.
- Je t’en prie, je ne suis pas trop pressée, je peux attendre. »

Juliette pense à Bénédicte et trouve assez incroyable qu’elles aient liées amitié ensemble ! Bénédicte est une fonceuse, très matérialiste, se fixant un but et s’y tenant, peu sensible aux arguments une fois l’action entreprise et assez autoritaire... Mais aussi sensible aux besoins des autres quand ses propres projets ne sont pas en cause et se montrant douce et gentille en dehors de ses activités. Cerise sur le gâteau, elle est très cultivée, critère extrêmement important pour Juliette. Cette dernière n’y peut rien : l’irritation la submerge vite au contact des gens « communs », sans qu’elle porte un jugement quelconque, mais elle a décidé un jour de ne plus s’ennuyer, jugeant que personne n’y retrouvait son compte.

Enfin, Bénédicte est disponible :
« Alors, Juliette : et ton travail ? Toujours d’actualité ?
- Tu ne crois pas si bien dire : j’ai rendez-vous tout à l’heure. Et tu ne devineras pas avec qui...
- Eh bien... Je ne sais pas, moi. Tu m’as parlé d’un emploi dans une parfumerie...
- André Chichon !
- Non !
- Si ! En personne ! C’est lui que je dois rencontrer.
- Eh bé ! Tu en as de ces relations ! Ah, excuse moi un instant... »

Une femme d’un certain âge est entré dans le magasin : bon chic bon genre, un parfum exagéré qui écœure par son manque de discrétion,  chien dans les bras, une miniature de Chihuahua. Prise par surprise, Juliette n’a pas bloqué son « émotionnel », l’aura de cette femme la submerge : elle ressent une personne sûre d’elle même, entièrement dans un ego hyper développé, qui lui fait concevoir le monde en deux catégories : celle qui sert, celle que l’on sert...
«  Une vieille pétasse... »
Juliette regrette immédiatement sa pensée : de quelle droit peut-elle juger quelqu’un sans la connaître ? Elle décide de penser à autre chose et de fermer son esprit.

En attendant que Bénédicte ait fini de servir la cliente – et apparemment  cela risque de durer un certain moment – elle jette un oeil autour d’elle. Puis, presque automatiquement, elle regarde sa montre : sept heures vingt cinq.
« Seulement ? » Première pensée...
Avant de constater l’horrible chose.
« Ce n’est pas possible... » Son visage devient livide un court instant. Elle a presque hurlé, faisant sursauter la vieille dame.
«  BÉNÉDICTE ! »

Bénédicte se retourne, soudainement apeurée à la vue des yeux hagards de son amie.
«  Qu’y a-t-il, Juliette ? Tu n’es pas bien ?
- Si... Quelle... Quelle heure est-il ?
- Huit heures vingt cinq, environ...
- Ce n’est pas possible... Ce n’est pas possible... »
Juliette a du s’asseoir un instant, cachant son visage dans ses mains, les yeux en larmes...
«  Oh non... Non... Non...
- Que se passe-t-il ? »
Juliette est incapable de répondre. La vieille dame, totalement insensible, a jeté un regard hautain sur les deux femmes, avant de sortir sans rien avoir acheté.
Bénédicte s’agenouille près de son amie.
« Tu ne veux pas t’expliquer ? »
Juliette a réussi à reprendre une petite contenance.
« Ca va aller, Bénédicte... Excuse moi. »
Elle se lève et marche comme une un automate jusqu’à la porte. Bénédicte l’a suivie :
« Tu ne veux pas que je t’accompagne ?
Non... Je t’assure que ça va aller
Une fois à la rue, Juliette fait quelques mètres avant de s’arrêter et de jeter un cri au ciel.
« Et MERDE ! »
Un couple qui passe s’arrête, surpris par le cri de Juliette...

L’univers vient de gronder...

Juliette reprend sa marche, cette fois avec une colère plus froide.
« C’est pas vrai, c’est pas vrai, c’est pas vrai… »
Ses paroles coléreuses scandent ses pas, une marche rageuse.
C’est alors qu’elle s’aperçoit qu’elle a toujours à la main la boîte de chocolats. Elle ne peut s’empêcher de rire en la voyant.
Quelque peu nerveusement, elle déchire le carton de la boîte, enfournant goulûment cinq crottes de chocolat.
Ce qui bien sûr provoque une soif irrépressible.
Elle voit alors le café « L’Insolite », en face, de l’autre coté de la rue.
Elle y entre.

Pour Juliette, l’univers vient de basculer.

Posté par Pluto à 06:01 - Vibration fébrile - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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