L'oiseau blanc ou sous le signe de la sciatique

Il avait pensé : « On va faire péter l'Univers ! » Et il le lui avait dit.

11 août 2008

A Vot’bon cœur

ANNEXES

Les personnages :
Sophie-Charlotte
Gilbert
( des passants )

Le décor représente une rue. Un couple de clochards, lui “ stylé ”. Elle, arpente la rue en long en large et en travers. Lui est assis et lit. A coté, posée au sol, un sac quelconque et une grosse serviette en cuir. Elle, est debout, une tasse à la main.

Sophie-Charlotte – ( ayant aperçue un passant,  elle  tend  la tasse et traverse la scène en le suivant  ) S’il vous plaît, m’sieurs dames... Nous sommes à la rue et n’avons pas de quoi manger. Mon mari et moi recherchons un emploi depuis trois mois et nous avons besoin de votre aide pour passer ce cap douloureux. Nous ne demandons pas grand chose, rien qu’une petite pièce ou un ticket restaurant... A vot’ bon cœur... ( elle s’arrête, le passant ayant disparu – un temps )
Sophie-Charlotte – ( un nouveau passant arrive – elle le suit en traversant à nouveau la scène mais en sen inverse – toujours tendant la tasse )  S’il vous plaît, m’sieurs dames... Nous sommes à la rue et n’avons pas de quoi manger. Mon mari et moi recherchons un emploi depuis trois mois et nous avons besoin de votre aide pour...( elle s’arrête, le passant ayant disparu – un temps où elle le regarde s’éloigner, la tasse tendue ) Espèce de corne cul ! ( pendant son injure, quelqu’un lui a mis une pièce dans la tasse ) Oh merci bien ! Bonne journée ! (elle suit la personne un temps puis regarde l’aumône ) Cinquante centimes ! Non, mais on se fout de nous ! ( elle se dirige vers l’homme assis ) Hé, Momo, t’as vu cet aigrefiin ? Non, mais quel hypocrite ! ( voyant Momo assis ) Et toi tu dis rien ! T’es là, comme un légume, à attendre que ça se passe... ( un temps ) Qu’est-ce tu fais ?
Gilbert (toujours continuant à lire ) – Je lis...
Sophie-Charlotte – Tu lis ! Non mais je rêve ! Tu pourrais pas te bouger un peu, si tu crois que ça va nous tomber tout cru dans le bec. Allez, bouge tes fesses. ( un temps ) Qu’est-ce tu lis ?
Gilbert – Kant... Critique de la raison pure...
Sophie-Charlotte – Kant ?
Gilbert – Un philosophe allemand. Qui a ramené l’ensemble des pouvoirs de l’esprit aux trois domaines : le pouvoir de connaître, le pouvoir de désirer et les sentiments de plaisir et de déplaisir.
Sophie-Charlotte – Ouais, ben critique ou pas, coté déplaisir, j’ai le sentiment de me faire rouler ! alors tu vas t’activer et me donner un coup de main. (un temps ) Allez, bouge toi les miches ! ( elle lui prend le livre des mains )
Gilbert – Eh, prenez garde, c’est un in-quarto ! inestimable ( il lui reprend le livre qu’il range méticuleusement )
Sophie-Charlotte – In-quarto ! In quarto ! Et ça ( lui montrant sa main, prête à frapper)  c’est ma giroflée à cinq branches ! Alors, tu “ mouves ” et en vitesse. ( elle lui donne la tasse )
Gilbert – ( il se lève de mauvaise grâce ) Oh, Sophie-Charlotte, ne vous  fâchez pas...
Sophie-Charlotte – ( s’asseyant ) A toi de jouer, que je voie comment tu te débrouilles...
Gilbert – ( il arpente la rue, un peu mal à l’aise – des passants arrivent ) Mesdames, mesdemoiselles, messieurs. Veuillez m’ouïr un court instant : Actuellement dépourvus de domicile et de quelque ressource pécuniaire qui permettrait de nous sustenter, nous sommes en quête d’une activité rémunératrice depuis le début du trimestre. Nous vous serions extrêmement obligés si vous aviez l’amabilité de nous céder quelque menu piécette ou coupon permettant de régler la facture d’une table d’hôte. Encore merci par avance. ( un temps où il attend immobile – puis il se retourne vers la femme ) Cela ne semble pas donner les résultats escomptés...
Sophie-Charlotte – ( hilare ) Et ça t ‘étonne ?
Gilbert – Euh... Je ne sais pas...  ( un temps ) Peut-être le quartier n’est  pas propice à ce genre d’activités ?
Sophie-Charlotte – Pas propice, pas propice... Et qui a voulu changer de secteur ?
Gilbert – Oui, bon, vous n’allez pas remettre le couvert Sophie-charlotte.
Sophie-Charlotte – Le couvert ! Tu as de ces mots ! N’empêche qu’avec tes principes, tu vois où ça nous mène ! Alors qu’on était tranquille, peinard, avec des horaires réguliers : 18 - 19 heures les jours de semaine, 19 heures 20 heures 30 les samedis . On pouvait même se payer des grasses mat’ !
Gilbert – Sophie-Charlotte, vous savez parfaitement que je ne peux transiger avec mes convictions.
Sophie-Charlotte – Ouais, bien sur ! Ton indécrottable puritanisme religieux à la mord moi le noeud !  Jamais j’aurais du t’écouter.
Gilbert – Je conviens parfaitement que ce point est un sujet de discorde entre nous. Mais il m’est impossible de renier les enseignements inculqués par ma famille. Et faire l’aumône aux portes des églises est au dessus de mes forces.
Sophie-Charlotte – Oh, pauvre biquet !
Gilbert – Ne vous gaussez pas Sophie-Charlotte. J’aperçois d’ici les mânes de mes ancêtres, horrifiés par cet acte. M’imaginez vous, lors de mon décès,  prendre place dans le caveau de famille sans que le rouge de la honte ne me monte au front ? ( il frisonne à cette idée ) Brrr !  Je les vois, là, dans leur tombeau, se retournant tous d’un seul bloc !
Sophie-Charlotte – Fous donc la paix à tes ancêtres, tu vas me faire chialer ! Et à propos de se retourner, retourne donc au turbin !
Gilbert – Je constate encore une fois que nous ne serons jamais d’accord. Cela me navre sincèrement, je vous le dis comme je le ressens, Sophie Charlotte !
Sophie-Charlotte – Eh, arrête tes éculubra...tes ébrulucu... euh tes délires. ! Et magne toi, je commence à avoir la dalle ! ( elle prend par curiosité le livre sur Kant )
Gilbert – ( il arpente à nouveau la rue) Mesdames, mesdemoiselles, messieurs. Veuillez m'ouïr un court instant : Actuellement dépourvus de domicile ... ( Sophie l’interrompt )
Sophie-Charlotte – Oh, Momo ! Tu vas pas encore nous dégoiser tout ton laïus  ! Abrège, résume, va à l’essentiel ! Tiens, attend, ça ira plus vite : t’as de quoi écrire ?
Gilbert – Oui, dans ma besace. ( il fouille dans son sac et en retire une plume d’oie énorme, un encrier et un parchemin )
Sophie-Charlotte – Qu’est ce que c’est que ces trucs ?
Gilbert – Mes accessoires calligraphiques...
Sophie-Charlotte – ( regardant les objets ) Toi, t’es vraiment trop ! Bon, on va faire avec... ( ils s’assoient – ils sont de dos - et elle écrit.  Puis elle lui donne le texte )
Gilbert – ( il le lit puis... ) Un peu familier, ne pensez vous pas ?
Sophie-Charlotte – Oh, eh ! C'est pas ton discours d'entrée à l'académie tout de même. Et puis, je te signale qu'il est presque midi et  y’a urgence si on veut becqueter. ( pendant qu’ils discutent, un passant leur a mis une pièce dans la tasse. Au bruit de la pièce, ils se retournent et regarde au fond de la tasse ) Dix balles ! On s’est pas foutu de nous... ( au passant qui a disparu ) Merci bien, m’sieur ! Bonjour à vot’ dame ! Allez, Momo, faut battre le fer tant qu’il est chaud. ( elle le pousse pour qu’il se lève )
Gilbert – ( Il arpente la rue, d'abord sans rien dire, puis il prend son texte qu'il lit ) S’il vous plaît, m’sieurs dames. C’est. la dèche, nous sommes à la rue et nous avons faim… A vot’ bon  cœur… ( Un temps – il repart dans l’autre sens ) S’il vous plaît, m’sieurs dames. C’est. la dèche, nous sommes à la rue et nous avons faim… A vot’ bon  cœur… ( Un temps – même jeu que précédemment ) S’il vous plaît, m’sieurs dames. C’est. la dèche... ( il aperçoit quelqu'un qui l'appelle ) Comment ? ( un temps )  Vous désirez vous entretenir avec moi ? ( il se recule vers Sophie-Charlotte, tout en regardant la personne qui l'a interpellé ) Un instant s'il vous plaît... ( à voix basse ) Sophie ( elle ne l'entend pas, plongée dans sa lecture - plus fort...) Sophie-Charlotte...
Sophie-Charlotte –  Ho, tu ne vois pas que je lis...
Gilbert – Il  y a un individu louche qui semble vouloir s'entretenir  avec  moi...
Sophie-Charlotte –  ( toujours dans son livre ) Hmmm...
Gilbert – Sophie... Il insiste... ( à l'inconnu ) Oui, oui, tout de suite...  ( à Sophie ) Qu'est-ce que je dois faire ? ( relevant la tête, Sophie dévisage Gilbert. Celui-ci lui fait signe de la tête, indiquant le personnage qui l'appelle ) Il insiste pesamment...
Sophie-Charlotte –  Hé bien, qu'est-ce t'attends ? Vas y ! (elle se replonge dans son livre )
Gilbert – Bien... ( il obtempère avec crainte ) Bien... ( il sort de scène )
Un temps se passe - Sophie-Charlotte continue à lire - de temps en temps elle rit
Sophie-Charlotte – Pfff ! ( un temps ) Oh non... ( un temps ) C'est pas possible ! ( elle rigole ) Ah, il est trop ce type...

Gilbert revient, un papier à la main

Sophie-Charlotte
–  Ah t'es revenu ! Alors, qu'est-ce qu'il te voulait ce gugusse ?
Gilbert – Euh... Je ne sais pas. Il m'a juste donné ça
Sophie-Charlotte –  Un billet ?
Gilbert – Non, c'est un papier...
Sophie-Charlotte –  Ç'aurait été trop beau ! Fais voir ?
Gilbert lui tend le papier - Sophie le lit
Sophie-Charlotte –  ( ayant fini de lire s'adressant à Gilbert ) Kant, ce philosophe immense, dans sa très grande sagesse a dit : " il ne faut rien accepter sans examen... ". Bien ! Il a aussi dit : " Il faut regarder tout de ses propres yeux et examiner tout jusqu'au fond...  " Donc, j'examine à fond...
Elle regarde à nouveau le papier, puis le plie et le met dans sa poche. Enfin, elle se lève, range calmement toutes leurs affaires, prend son sac et donne l'autre à Gilbert.
Sophie-Charlotte –  Ce papier : c'est une convocation au poste de police pour mendicité interdite, avec amende à la clé... Alors,  suivant en cela les préceptes de Kant qui a aussi dit : " Ne tenez jamais compte d'aucune autorité qu'elle qu'elle soit... " ( elle saisit brutalement Gilbert par la manche et l'entraîne )... ON DECARRE, ET FISSA ! ( ils disparaissent en courant, alors qu'on entend des coups de sifflets )
Sophie-Charlotte –  ( en voix off - decrescendo ) Finalement, ton Kant, Il a pas dit que des conneries !

( Rideau )

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